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La parité hommes-femmes : Un défi pour l’égalité face à l’illusion de la méritocratie

mercredi 16 août 2023, par Ghassen Haddad

Le schéma traditionnel voudrait que ces quelques lignes débutent en mettant en exergue les sérieux problèmes d’inégalité et de discrimination des femmes par rapport aux hommes. Quelques chiffres marquants permettraient de dresser l’habituel inventaire des discriminations et des inégalités que les femmes endurent. Cependant, il est inutile de perdre davantage du temps puisqu’il est largement reconnu que le problème est flagrant à tous les regards.
Je tiens à souligner tout de même, que ce problème est le triste produit d’une construction sociale qui découle des systèmes sociaux qui ont existé depuis longtemps. Il ne relève nullement de caractères inhérents immuables propres aux femmes ou aux hommes, qui ne changent pas au fil du temps et qui ne sont ni influencés ni influençant, mais plutôt des normes, des attentes et des hiérarchies de pouvoir qui ont été établies et perpétuées à travers la socialisation, l’éducation et la reproduction sociale. Cette idée pourrait nous être utile dans la suite de notre raisonnement.
Je m’intéresse ici, exclusivement, à la question de l’accès aux postes de pouvoir et de leadership, et plus particulièrement à l’idée de la parité hommes-femmes qui émerge alors, dans ce contexte, comme l’une des mesures essentielles et ambitieuses pour remédier à cette situation inéquitable, tout en soulignant que ces quelques lignes ne prétendent pas répondre de manière exhaustive à toutes les dimensions de la question de la femme et des inégalités de genre.
L’idée de la parité suscite régulièrement des critiques et se heurte au principe de la méritocratie, même de la part de certains progressistes, qui la considèrent comme étant "idéaliste" et "volontariste", soulignant que cela peut conduire à des situations où des personnes moins qualifiées occupent des postes clés simplement pour respecter des quotas de genre, au détriment de personnes plus méritantes. Ces critiques émanent d’une perspective qui met l’accent sur la notion du mérite individuel en tant que critère principal pour l’accès aux postes de pouvoir.
Indéniablement, selon cette définition de la méritocratie, l’idée paraît séduisante et juste, où les individus sont récompensés en fonction de leurs compétences, de leurs réalisations et de leur mérite, sans considération pour des critères discriminatoires tels que le genre ou autres. Néanmoins, ne serait-il pas judicieux de se demander si les conditions qui nous orientent, parfois nous limitent, favorisent réellement une émergence équitable du mérite aussi bien pour les hommes que pour les femmes ? De plus, est-ce que la société reconnaît et valorise de manière équitable les mérites des hommes et des femmes, en évitant les biais du genre et les stéréotypes préjudiciables ? Étant matérialiste [en opposition à l’idéalisme], ne serait-il pas erroné de considérer le concept du mérite comme étant une notion absolue et inhérente à l’individu, inscrite en lui de façon innée ? Ce n’est pas là le véritable idéalisme !
Avant d’aborder ces questions, j’aimerais mettre en évidence un point. Souvent, ceux qui s’opposent à l’idée de la parité hommes-femmes, soutiennent qu’une approche globalisante et véritablement égalitaire devrait se concentrer sur les facteurs économiques et le mode de production, plutôt que de privilégier une approche volontariste basée sur des quotas ou des mesures de représentation proportionnelle. Bien évidemment, je ne mets pas ici au second plan l’importance de s’attaquer aux racines profondes des inégalités de genre, en remettant en question les normes sociales, le mode de production qui déterminent les relations de propriété et les formes d’organisation économique qui influencent la vie quotidienne des individus. En revanche, cette approche globalisante et indifférenciée ne doit pas donner le sentiment que l’émancipation de la femme irait de soi, car rien ne va de soi quand toute conquête suppose une lutte entre dominés et dominants. Être matérialiste ne signifie pas attribuer exclusivement aux facteurs économiques l’explication de tous les phénomènes, mais plutôt mettre en évidence une causalité complexe, où différents facteurs dominants interagissent de manière variable.
Commençons notre discussion en examinant la première question : est-ce que les opportunités et l’accès aux ressources nécessaires pour développer et démontrer leurs compétences sont équitablement accessibles tant aux hommes qu’aux femmes ? La réponse se dessine d’elle-même : NON, et il est peu probable de trouver quelqu’un en désaccord sur ce point. Alors dans ce cas, la méritocratie agit à rebours de l’égalité. Si nous ne partons pas tous du même point de départ dans la société en termes de classes sociales et de privilèges/handicap hérités, et si nous ne disposons pas des mêmes opportunités pour développer notre mérite, la méritocratie risque de renforcer les inégalités structurelles et de compromettre l’objectif d’égalité des chances et de traitement égal pour tous les individus. Dans ce contexte, les femmes sont particulièrement touchées, à la fois en raison de leur classe sociale et de l’hégémonie du patriarcat qui les affectent doublement. De plus, la méritocratie promeut une compétition où les individus sont encouragés à rivaliser les uns avec les autres pour atteindre des positions sociales et des responsabilités basées sur leurs mérites soi-disant individuels créant une dynamique de concurrence où certains réussissent et d’autres échouent en fonction de leur performance et de leurs réalisations personnelles. Cela part indéniablement d’une noble intention, celle qui présume qu’en adoptant une approche où chaque individu cherche à atteindre ses propres aspirations et à travailler dur, cela favorise le bien-être et le progrès collectif de la société. Et là, il n’est pas nécessaire de rappeler, surtout à un public averti, la célèbre notion de la ’main invisible’ d’Adam Smith, qui a longtemps été critiquée en raison de son idéalisme et de sa tendance à sous-estimer les inégalités et les réalités complexes de la vie en société. Cette pensée émerge de la frénésie imposée par le système de recherche de performance, un système qui favorise la primauté des indicateurs et des mesures quantifiables, alors que notre objectif ultime n’est pas du tout la quête de la plus haute performance, mais simplement "le vivre ensemble". À la différence de la méritocratie, l’idée d’égalité démocratique, et plus spécifiquement la parité hommes-femmes, met l’accent sur la solidarité entre les individus. Elle souligne l’importance de s’entraider mutuellement, de veiller à ce que tous les membres de la société bénéficient d’égalité des chances et d’un traitement équitable, et surtout de partager le mérite et d’assumer collectivement les responsabilités de nos erreurs, quitte à déprioriser l’efficacité au profit du bien-être.
La deuxième question apparaît plus percutante : dans quelle mesure la société accorde-t-elle une reconnaissance et une valorisation équitables aux mérites des hommes et des femmes ? Jusqu’à présent, nous avons abordé les facteurs sociétaux ainsi que les circonstances qui pourraient créer un déséquilibre dans le développement du mérite, en particulier entre les hommes et les femmes. Continuons notre raisonnement et supposons que nous ayons devant nous deux individus de genres différents. Sommes-nous certains que la société, connue pour son caractère androcentrique, est capable de juger, évaluer et valoriser équitablement les compétences de chacun, en évitant les biais liés au genre ? Parviendra-t-elle à sélectionner le candidat le plus compétent sans se laisser influencer, même de manière inconsciente, par les préjugés liés au genre ? Sommes-nous à l’abri d’un éventuel trou dans la raquette dans le processus de sélection ? Une fois de plus, la réponse est NON. L’expérience de l’orchestre symphonique illustre bien ce phénomène. Une étude menée par Claudia Goldin et Cecilia Rouse et publié dans le journal American economic association a révélé que les femmes étaient désavantagées lors des sélections pour intégrer un orchestre symphonique. Cependant, lorsque les auditions ont été effectuées de manière anonyme (les candidats jouant derrière un rideau), le nombre de femmes sélectionnées a considérablement augmenté. Cette constatation suggère que les préjugés de genre jouaient un rôle dans la reconnaissance du mérite musical des femmes. Ce n’est pas l’unique expérience de ce type, et il en existe bien d’autres qui vont dans le même sens. Les études sur les lettres de recommandation sont encore plus choquantes : des recherches ont montré que les lettres de recommandation pour les femmes étaient souvent rédigées de manière différente que celles des hommes, mettant davantage l’accent sur les qualités personnelles : les traits de personnalité, comme la gentillesse, la coopération ou l’empathie plutôt que sur les réalisations concrètes. Cela peut conduire à une reconnaissance moins importante du mérite professionnel des femmes. Les femmes sont souvent assignées au rôle de soin et de maternité, tandis que les hommes sont encouragés à occuper des positions de pouvoir et de leadership dans la société.
Il est question d’un état d’esprit qui est ancré en nous, favorisant le développement du talent et du mérite chez les hommes, tout en constituant un obstacle pour les femmes, et même lorsque les femmes parviennent à s’affranchir de ces chaînes en redoublant d’efforts pour atteindre un niveau de mérite équivalent à celui des hommes, elles sont confrontées à un deuxième problème : la disparité dans la reconnaissance et la valorisation du talent entre les genres.
Au final, je tiens à souligner que l’objectif n’est pas de sacrifier le mérite, mais plutôt de s’assurer que les opportunités sont également accessibles aux personnes compétentes, quel que soit leur genre, et la parité femmes-hommes pourrait être l’un des moyens pour corriger les déséquilibres structurels persistants et combler les trous dans la raquette dans le processus de sélection et ainsi promouvoir une société plus inclusive, où les talents et les compétences des femmes ne sont plus sous-représentés dans les sphères de pouvoir et de leadership.